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On a une difficulté à répondre au mouvement » des lycéens, observe une ministre de premier plan auprès de France Télévisions. « On ajuste sans cesse entre le sécuritaire et la réponse aux revendications. Il n’est pas facile de trouver le curseur », illustre-t-elle. Depuis la fin du mois de septembre, le gouvernement de Sébastien Lecornu fait face à la colère des lycéens, qui bloquent leurs établissements partout en France, mais aussi à la violence des casseurs.
Le bilan, arrêté lundi, fait état de 715 blessés parmi les policiers et les gendarmes, 215 du côté des élèves, 85 blessures recensées parmi les membres des personnels éducatifs et près d’une vingtaine d’enquêtes de l’IGPN ouvertes. Le mouvement, parti mi-septembre du lycée Saint-Exupéry de Créteil (Val-de-Marne), a essaimé d’abord en Ile-de-France et notamment à Saint-Denis, où les images du maire de la ville, Bally Bagayoko (LFI), près d’un feu de poubelle, ont fait le tour des réseaux sociaux.
Il a fallu attendre le 6 octobre pour que le Premier ministre s’exprime pour la première fois sur le sujet. Sous le feu des critiques de l’opposition, notamment de LFI et du RN, lors des questions au gouvernement à l’Assemblée nationale, Sébastien Lecornu a vigoureusement défendu les décisions prises. Evoquant « une ultra-violence » qui aurait frappé à la porte de ces lycées, le chef du gouvernement a révoqué le terme de « violences policières », abondamment utilisé par le mouvement de Jean-Luc Mélenchon, pour lui préférer celui d' »accidents » qui appellent, selon lui, à des enquêtes administratives et policières. Il a aussi rappelé les chantiers ouverts par son ministre de l’Education nationale, Edouard Geffray, que ce soit sur la question du remplacement des professeurs absents ou du bâti scolaire.
Mais après la journée nationale de mobilisation de mardi, marquée par la présence dans les rues du pays de 256 000 manifestants selon le ministère de l’Intérieur, Sébastien Lecornu a choisi d’aller plus loin, en s’adressant directement aux Français. A 18h30, mercredi 7 octobre, il doit s’exprimer depuis le perron de Matignon sur les multiples crises auxquelles son équipe gouvernementale fait face : « situation dans les lycées, prix des carburants, crise agricole ainsi que la situation financière du pays », selon ses services.
« Un retard à l’allumage » ?
La hausse brutale des prix des carburants et la colère du monde agricole étaient déjà dans le viseur de l’exécutif. Mais pas l’explosion de la colère lycéenne, reconnaissent plusieurs sources gouvernementales. « Personne ne l’avait vue venir, on était à mille lieues de cela », assure un conseiller ministériel. « On sentait la colère monter sur le prix de l’essence ou du côté de la Coordination rurale [le syndicat agricole], mais pas chez les lycéens, embraye un autre conseiller. Ce n’était pas prévu, ni prévisible et il y a eu un retard à l’allumage. »
« Si le gazole monte à trois euros et si le mouvement des lycéens se poursuit, je ne vois pas comment on survit au mois d’octobre. »
Un conseiller ministérielà franceinfo
« L’histoire du retard à l’allumage est une fable, malhonnête intellectuellement qui plus est, contredit pourtant un autre conseiller du pouvoir. Jusqu’à lundi [28 septembre], tout le monde était focalisé sur la visite du pape en France. Il y a zéro couverture médiatique et le sujet surgit brutalement avec les vidéos de Bally Bagayoko à Saint-Denis. » Un proche d’Emmanuel Macron balaye aussi l’idée d’un exécutif qui aurait tardé à réagir et à prendre la mesure de l’ampleur de la crise qui se dessinait. « Quand on réagit trop tôt, on donne trop de poids » à un mouvement, dit-il à France Télévisions. « En cognant sur LFI au début, Sébastien Lecornu a cru circonscrire le mouvement, mais il n’a pas vu qu’il était plus profond », poursuit-il.
Le 1er octobre, le chef du gouvernement a réuni, au ministère de l’Intérieur, une cellule interministérielle de crise, à l’issue de laquelle son entourage fait part d’un « constat partagé par les services de renseignement sur l’origine du mouvement » : « la manœuvre » a été « organisée par LFI et ses proxys de l’ultra-gauche. » Ordre est aussi donné de « basculer en distanciel » les cours des lycées perturbés, tandis que le ministre de l’Education nationale s’engage à recevoir les organisations représentatives des lycéens.
« La réponse du gouvernement n’est pas adaptée »
Le gouvernement fait face à plusieurs problèmes. En quelques jours, la grogne a gagné les lycées partout en France sans que les syndicats ne soient à la manœuvre, et donc sans interlocuteur identifié avec lequel négocier. Difficulté supplémentaire : les revendications sont disparates, multiples, parfois propres à un territoire. « C’est un peu compliqué de comprendre leurs revendications, de savoir ce qu’il y a derrière », soupire une source gouvernementale. Au-delà des mots d’ordre écrits sur les pancartes, cette source s’interroge sur cette génération percutée par la crise Covid, le réchauffement climatique, l’accélération de l’IA… « Tout cela nourrit une incapacité à se projeter dans leur avenir (…). A l’évidence, on n’a pas toutes les cartes en main, elles sont aussi du côté des parents, des syndicats, des partis politiques, etc. »
Cette difficulté à saisir le mouvement explique sans doute que la réponse sécuritaire ait pu passer au premier plan. Avec les conséquences que cela a pu avoir sur la suite du mouvement. « En termes de communication de crise, j’en suis baba (…). Il y a eu une espèce de chorégraphie politique dans laquelle on a d’abord commencé par dénigrer le mouvement en disant : ‘C’est disparate, on ne comprend rien, il y a de la violence… Je vous envoie les flics !' », a réagi, le 5 octobre, sur la chaîne T18 (Nouvelle fenêtre)l’ancienne communicante d’Emmanuel Macron, Sibeth Ndiaye. « Cela produit de l’énervement supplémentaire, y compris quand vous vous adressez à des jeunes qui ne sont pas très familiers de la mobilisation, de sa structuration et de son organisation. »
Même au sein des soutiens du gouvernement, certains expriment leur malaise. « Je considère que la réponse du gouvernement n’est pas adaptée. Oui, il y a des violences choquantes, et la justice doit être saisie, quelle qu’en soit l’origine, pour sanctionner les actes commis hors du cadre de la loi. Pour autant, les revendications sont légitimes et doivent être travaillées afin de trouver des solutions », lâche un député Renaissance. « Le gouvernement pourrait évoquer une remise en cause de sa doctrine d’engagement vis-à-vis des mineurs », renchérit un autre.
L’utilisation des grenades assourdissantes a ainsi été suspendue dans les mobilisations lycéennes sur ordre du directeur général de la Police nationale, a appris franceinfo mercredi. Dans le même temps, Sébastien Lecornu a multiplié les mains tendues pour favoriser le dialogue. « La parole lycéenne est précieuse et doit être entendue », a-t-il écrit sur X(Nouvelle fenêtre), alors que le gouvernement a lancé une plateforme pour recueillir les témoignages des élèves et prévoit de banaliser une demi-journée de cours pour échanger au sein des établissements.
« Les lycéens vont être en vacances, il n’y aura plus un jeune dans les rues »
Cela suffira-t-il à calmer la colère, alors que plusieurs syndicats de l’Education nationale appellent à faire grève et à manifester jeudi ? « Le climat est très sérieux. Le contexte est lourd », soupire un ministre. Devant les députés mardi, Sébastien Lecornu s’est félicité que la contestation prenne la voie de manifestations désormais encadrées. « Ces manifestations, je les accueille avec beaucoup de respect et de soulagement, car nous avons enfin un cadre légal démocratique déclaré », a-t-il dit.
« On a deux cartes à jouer, celle du dialogue avec les représentants des lycéens et celle du rétablissement de l’ordre public. A la fin, on parviendra à retrouver un débat rationnel et pragmatique, veut croire une source ministérielle. Et puis c’est normal de mettre le bazar à leur âge, c’est presque physiologique. » D’autres attendent avec impatience l’arrivée des congés de la Toussaint. « Les lycéens vont être en vacances, il n’y aura plus un jeune dans les rues », veut croire un conseiller.
« On est pas du tout sur un mouvement de type ‘gilets jaunes’ soutenu par la population. On se dit tous que le mouvement va finir par passer. »
Un conseiller ministérielà franceinfo
Au sein du pouvoir, la séquence fait surtout craindre des conséquences politiques. « Tout cela, c’est du carburant pour le RN », note un conseiller de l’exécutif. « Le grand gagnant, c’est le Rassemblement national, comme à chaque fois qu’il y a eu du désordre dans les rues », rebondit un autre. Qui observe que les révélations de Mediapart concernant les messages antisémites attribués à Jordan Bardella sont désormais passées au second plan.
